|
catalogue
DESIGN MOI UN MOUTON DES MO-T--S.
Edition Université LYON 2
L'invention des pictogrammes
en 1920 par Otto Neurath est peut-être aussi décisive
que la réinvention de la perspective par Brunelleschi à
la fin du XIVème siècle. Si le second entreprenait
l'extraordinaire mise en place d'une description possible de tous
les êtres et objets qui peuplent notre espace humain, entreprise
scientifique autant qu'artistique, le premier définissait
les contours d'un monde absolument bidimensionnel, à mi-chemin
entre l'image et l'écrit, dont les limites, à la
suite de la première guerre mondiale, allaient s'étendre
définitivement à l'ensemble de toutes les nations.
L'espace perspectif permettait d'accueillir diversement les langues
des peintres de l'Europe; ceux du Nord préféraient
les constructions télescopiques, allant des bords du tableau
à l'extrême détail intérieur, ceux
de l'Italie allaient tenter une expansion progressive du centre
de la peinture au-delà de tous les cadres. La perspective
logeait les modes. Le pictogramme, lui, les annule. Il a pour
objectif d'être la langue des langues, l'espéranto
total, ce par quoi tous les peuples sinon se comprennent, en tout
cas interprètent d'une seule et unique façon les
signes schématiques qui leur donnent des indications élémentaires
pour se diriger dans un monde unifié. Cette langue sans
son, qui ne parle qu'aux yeux de tous, repose en effet sur un
découpage simplifié à l'extrême des
surfaces en cercles et carrés égaux. Il en résulte
ainsi un module, réduction de toutes les figures des choses
qui a la propriété d'articuler une écriture
visuelle en quelque sorte "universelle". L'ère
de la "communication" a donc déjà 70 ans.Ses
cinquantes premières années, elles les passa en
modernité, en toute modernité. On peut même
dire qu'elle ne se déclarait pas en soi car elle était
à l'œuvre dans un combat mené par les artistes,
les architectes et particulièrement les artistes-architectes
du Bauhaus qui, en Allemagne. concevaient le "style"
de l'homme moderne. Avec son art de la formule, Le Corbusier déclarait
en 1923 que "l'architecture est dans l'appareil téléphonique
et dans le Parthénon". Etre moderne c'était
croire dans les effets généreux de la communication
sociale, c'était être convaincu que "le monde
de demain" verrait l'accomplissement d'un ordre éthique
nouveau.Maintenant, si on observe les signes et les tendances
manifestées dans l'art de ces dix dernières années,
on est conduit à reconnaître qu'au succès
publique du mot même de Communication à tous les
échelons de la société, correspond chez les
artistes une grande méfiance, une dérision amusée
ou critique, en tous cas une perte de toute croyance envers les
mobiles fondateurs de l'utopie moderne. Or, c'est le plus souvent
en usant de systèmes formels et linguistiques empruntés
(pour ne pas dire piratés)aux langages les plus sophistiqués
et les plus courants de transmission de l'information que s'articule
aujourd'hui la parole poétique. c'est ce que démontrent
avec une rigueur obstinée et décidée les
travaux de Jean-Lucien Guillaume.L'efficacité du pictogramme
dans l'usage quotidien de l'univers urbanisé dans lequel
nous évoluons n'est plus à prouver. Parce qu'il
équivaut à un supra-langage aux codes figurés
immédiatement identifiables, il participe en première
ligne à ce qu'on appelle couramment la société
de l'image. Or son objectif n'est-il pas avant tout de produire
un sens aussi réduit soit-il?
Il donne généralement des ordres, profère
des interdictions" ou plus simplement identifie une fonction
primaire. Que l'artiste s'en saisisse ne doit pas étonner.
Qu'il tente d'en tirer une grammaire, pas davantage. Car l'esprit
de géométrie, de construction élémentaire,
d'élaboration de mots, est ce par quoi l'homme, nous le
savons depuis Wilhem Worringer qui le démontra en 1909
dans sa thèse "Abstraction et Einfülhung",
se différencie du monde animal par sa capacité à
articuler des signes géométriques abstraits. Là
réside le jeu, donc là réside l'artiste.
Jean-Lucien Guillaume jongle avec les carrés, les quarts
de cercle, les triangles isocèles et passe constamment
des techniques de la communication à l'expression artistique.
Ce que l'on pourrait prendre trop rapidement pour une hésitation
relève bien plutôt d'un mouvement d'oscillation.
Or cette oscillation démontre fondamentalement que désormais
l'ordre des choses n'est pas unique et clairement identifiable
mais sans cesse l'art se mêle, en cette fin du XXème
siècle, à notre pratique prosaïque et inversement.Cela
suffit-il pour parler d'art? Je vois des images de moutons données
par une silhouette métallique qui, comme le trait de crayon
dont s'est servi Saint-Exupéry, le place dans notre espace
à la manière d'une sculpture. Images de moutons
revisitées par Otto Neurath, elles avertissent qu'il y
a quelque part des moutons, probablement... Juchées en
bordure du toit de la Bibliothèque Universitaire, ces silhouettes
en file indienne, avant la chute fatale, se chargent alors, non
seulement d'un avertissement mais d'une curieuse signification.
Panurge ou mieux encore Bruegel qui peignit la parabole des aveugles
entrainés dans la perte du premier d'entr'eux, nous rappellent,
avec un humour grinçant, l'effrayante dérision d'un
monde aveuglé ou bêlant. Jean-Lucien Guillaume se
livre à partir de ses figures schématiques et (presque)
identiques, à une semblable sentence. Moraliste? Non, artiste
- c'est-à-dire celui qui est habile à déjouer
les paradoxes: signifier, ici, l'aveuglement, le monde sans monde,
à l'aide de ce qui sacrifie tout à la lisibilité
absolue, le pictogramme. La forme et la formule coïncident.
Un autre paradoxe: ses signes élémentaires, Jean-Lucien
Guillaume, les a adoptés depuis fort longtemps; il les
a apprivoisés jusqu'à se les approprier. Mais peut-on
s'approprier ce qui appartient à tous, d'emblée
sans conteste? Telle est la gageure; tel est le risque qui fait
que l'entreprise de Jean-Lucien Guillaume n'est pas celle d''un
technicien de la communication mais d'un artiste.
Alain CHARRE
- Novembre 1990 - Historien de l'art.
Enseignant à l'Université LYON
2 et à l'Ecole des Beaux-Arts de Lyon
Retour
|