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Entretien
Pascal Picque / Jean-Lucien Guillaume
PP: Tu proposes souvent des mots, cette fois des locutions latines. Veux-tu nous faire croire que la locution ou le proverbe restent les seules vérités bonnes à dire, surtout en latin?!
JLG : Je joue souvent avec les mots, parfois avec les images, ou les images des mots. A priori, je ne suis pas écrivain. Je peux jouer seulement avec un mot, voire deux. Je les déconstruis et les reconstruis. Je leur donne de l’épaisseur, de la matière, une autre couleur. Plus qu’une histoire, je donne à lire ou à voir le titre d’une histoire. Cette fois, j’ai choisi des locutions latines, c’est à dire un groupe de mots figés constituant une unité sur le plan du sens. Les empilements, eux, ne sont pas figés, ce sont pourtant des groupes de modules qui constituent aussi une unité mais sur le plan de la forme. En fait derrière ces blocs de matière PVC multicolore, se cache un potentiel, le sens reste virtuel. Dans la première salle de cette exposition, je présente trente sept locutions sous forme d’empilements espacés tous les cinquante centimètres sur une ligne à un mètre du sol. Je place ces locutions sur le même plan d’intérêt. S’agit-il pour autant de vérités?
Si tel était le cas, et pour reprendre ce proverbe bien connu, les vérités ne sont pas toujours bonnes à dire ou à entendre. Je ne cherche pas à faire croire quoi que ce soit, j’utilise les mots pour réfléchir ou faire réfléchir. Les mots sont à mettre en image, à mettre en action. Ces locutions, remises au goût du jour, sont à la recherche d’une nouvelle jeunesse. Elles sont à réactiver, si tant est qu’elles aient perdu de leur valeur ou de leur validité. Cela me semble faire sens en cette période où priment la futilité et les effets de mode.
PP
: La seule locution lisible de l’exposition est Ignoti nulla
cupido (On ne désire pas ce que l’on ne connait pas).
Pourquoi avoir choisi celle-ci en particulier?
JLG
: J’ai d’abord retenu une soixantaine de maximes sur
les trois cents que l’on peut trouver dans le Petit Larousse,
j’ai aussi utilisé d’autres sources. Quelques-unes
ont été détournées de leur sens initial.
Dans la seconde salle, Ignoti nulla cupido a plus valeur de démonstration
que d’emblème: il s’agit de prendre un empilement,
de le déployer sur la surface du mur pour découvrir
son message. L’opération consiste donc à restituer
une forme de lisibilité. A ce titre, je pourrais citer les
pages roses: « L’indifférence naît de causes
diverses, le plus souvent de l’ignorance. On ne désire
pas ce que l’on ne connaît pas ». Ici, dans l’espace
d’exposition, on peut parler du rapport distendu que le public
entretient à l’art d’aujourd’hui, le plus
souvent sur le mode de l’indifférence, on peut s’interroger
sur ce sujet. Mais cette locution peut bien entendu s’appliquer
à d’autres domaines. Ceci dit, j’aurais pu en
extraire une autre de la série, ce qui a été
fait pour le carton d’invitation et pour le titre de l’exposition.
Par ailleurs, 0 ubi campi est présentée dans le même
temps à l’espace Contre-exemple.
PP : Ton travail est intimement lié à la notion de projet, aussi bien dans son organisation que dans ce qu’il donne à voir. N’as-tu pas intitulé l’une de tes pièces Le monde de demain? Tu parles aussi d’un système ouvert, de la participation d’autrui, d’un monde à construire... Quelle valeur donnes-tu à l’utopie?
JLG : Je rêve encore d’une société idéale et l’utopie peut trouver sa place . dans la pensée. Tu connais le mot de Le Corbusier, «L’utopie d’aujourd’hui, c’est la réalité de demain». Plus qu’un domaine, l’utopie est pour moi un véhicule. Ceci étant, je reste les yeux grands ouverts, je suis bien dans le réel. « Le monde de demain » est le titre et le contenu sémantique d’une œuvre acquise par le FRAC Rhône-Alpes en 1992 (actuellement présentée à l’ELAC). Cette formule est une vue de l’esprit que l’on doit garder en mémoire. Le monde de demain sera fait de strates, comme l’est notre passé. Le présent structure l’avenir. Pour cela il faut établir les bases les plus solides, les plus sûres. Nous en sommes tous les responsables et les artisans. Je laisse une large part à l’imagination et à la recherche. Disant cela, je peux apparaître comme un doux rêveur... Mais je pense que le monde de demain, paradoxalement, ne s’écrit pas, ou plutôt ne se décrit pas, il se construit jour après jour. C’est bel et bien une affaire collective. C’est pourquoi, la réalisation même de cette pièce repose sur la participation active d’autrui.
PP
: Tu sembles très attaché à la visibilité
et à la lisibilité du message. Il n’est pas
toujours facile de concilier l’effet visuel et la nécessité
de « réintroduire du sens », que tu revendiques
fort justement. Est-ce à dire que ton travail est un moyen
pour dépasser ce paradoxe?
JLG
: Réintroduire du sens, aussi minime soit-il, c’est
sans doute refuser la suffisance du formalisme. Dans mon travail,
je n’impose rien, je propose une direction pour le regard.
A propos de paradoxe, ce travail est susceptible d’engendrer
contradictions. Une chose est sûre, j’en appelle au
langage, au sens, et à sa polyvalence. Le langage est bien
la base de ce travail, son sujet. L’empilement est sa mémoire
compressée, son objet et son potentiel. On peut tout faire
avec les mots. On peut les faire mentir, mais se taire c’est
déjà mentir. On ne peut pas tout dire non plus. Il
y a la censure et l’auto-censure. Parfois aussi, les mots
eux-même ne suffisent pas. Je connais leurs limites, leur
incapacité à résoudre certains problèmes.
Tout juste les abordent-ils, dans l'évocation, l’esquisse.
Le langage, les mots, ne sont pas un remède absolu. L’artiste
n’est pas non plus un superman. Je m’interroge parfois
sur l’effet que Le monde de demain peut avoir sur un sans
logis, sur un chômeur, sur quelqu’un en difficulté,
ou sur une frange plus large de la société. Quelles
sont les questions essentielles? La recherche du sens est peut être
un leurre... si tel est le cas, alors autant tout arrêter.
Les questions essentielles, sont sans doute, à peu de chose
près, toujours les mêmes: ne demeurent-elles pas?
PP : Tes œuvres renvoient à l’évidence à certains aspects de l’Art Minimal et de l’Art Conceptuel, jusqu’à apparaître parfois comme une synthèse assez abstraite de ces deux courants. Comment échapper dès lors à la référence?
JLG : Modul’ art n’est pas seulement une synthèse abstraite de l’Art Minimal et de l’Art Conceptuel, mais plutôt une suite possible à ces mouvements et à d’autres, j’entends le l’Arte Povera, le Néogéo. C’est surtout le produit d’une réaction personnelle au début des années quatre- vingt contre le retour à la figuration. Il me semble difficile, voire impossible d’échapper à des références historiques tel le Bauhaus. En tout cas, je n’y vois pas de servitude. Si je poursuis une recherche sur les bases de ce qui nous précède, je m’inscris avant tout dans le présent, à la recherche d’un équilibre dans notre civilisation post industrielle. PP : Penses-tu toujours que la recherche d’une «forme esthétique pure» n’est plus utile et que l’art doit être envisagé comme un « moyen de communication » ? Une telle position conduit souvent à l’illusion et au simulacre; comment te positionnes-tu face à ces deux termes?
JLG : Non, Modul’ Art n’est pas un simple « moyen de communication ». Il y a dans ce travail une véritable recherche esthétique. Les choix opérés ces dernières années ne sont pas innocents. Il y a deux degrés de lecture . que l’on retrouve dans l’exposition. Le premier où l’empilement se présente comme une sculpture à part entière, comme un objet constitué de matière. Le second état, quand la locution s’inscrit sur le mur, offre un déploiement du sens. L’objet se donne à voir, le contenu se donne à lire. Simulacre vient de simulacrum qui signifie représentation figurée. Il m’importe effectivement de donner une image au sens. Avec ce travail, à ses différents stades, on passe de la dissimulation (et non de la simulation), à la restitution du sens et de son image.
PP : Parmi les locutions choisies on trouve Pictura defecit (la peinture est morte). Il est vrai que tu présentes ton activité dans le dépassement de la peinture, que tu as d’ailleurs pratiquée par le passé. Si la peinture n’est pas morte, il est fort probable que son objet et son intérêt se sont déplacés. Quel est ton point de vue à ce sujet?
JLG : «Pictura defecit» est issu de l’ouvrage de Pascal Quignard Le sexe et l’effroi. Cette citation relate la perplexité d’un personnage de la Rome antique face à certains tableaux dont le sens lui échappe. A ce moment déjà, la discussion débouche sur des poncifs qui ont toujours la vie belle, du genre «Il n’y a plus d’artiste, l’argent a perdu l’art. La peinture est morte...» Bien sûr elle ne l’est pas! Seuls les outils ont pu changer. Le fond reste le même. Je présente effectivement mon travail comme un dépassement actuel et possible de la peinture. Je suis sans doute plus peintre qu’on ne pourrait le croire. Le mur reste mon support privilégié. Je joue sur et avec l’espace. Mon œuvre colle à l’architecture. Bien avant le latin, mes outils principaux restent les formes, les couleurs, la matière.
catalogue d'exposition VARIUM ET MUTABILE. Institut d'Art Contemporain. Villeurbanne, 1994
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